Lorsque je séjournais dans mon igloo, au camping, un matin vers six heures j’ai été réveillé par un bruit bizarre. Pour quelqu’un d’aussi peu froussard que moi y compris, ce bruit ne laissait pas d’inquiéter : ça faisait cronch cronch cronch à dix centimètres de mon oreiller, derrière la toile, tel un tigre dévorant des os d’enfant. Je sors, prudemment, un œil, un nez, une tête, j’accouche de ma frousse dans la nuit à travers la fermeture éclaire, à grosses contractions d’anus martyrisé, et je tombe nez à museau avec une Holstein qui m’a trouvé, elle, terrifiant sans ambages. On en apprend toujours : j’étais convaincu que ça sprintait plus les vaches de nos jours, qu’elles avaient renoncé à ces enfantillages de l’évolution, un peu comme les autruches qui ont abandonné des fonctions récemment. En tout cas j’étais loin d’imaginer que ça soit resté galopeur à ce point, un bovin, si loin à l’opposé de mon igloo. C’était exagéré, cette explosion de terreur pour ma seule gueule, presque vexant, mais je me suis contenté de rire, nerveusement.
Trois heures plus tard, je passe voir le maire pour lui toucher un mot au sujet de ces voisines imprévues dans mon contrat de location. Je croyais m’installer en camping zéro étoile, mais je trouve que ça méritait au moins trois étoile dans le guide Charal des plus luxueuses pâtures avec chiottes et douches et parfois des vacanciers.
C’est Mr. Vanstheelt lui même, le maire du village, et par ailleurs éleveur, qui avait lâché quelques unes de ses brouteuses à gazon personnelles dans mon camping. « Cela permet à la municipalité d’économiser le coût d’une tondeuse » m’expliqua t’il, ajoutant même : « Ca coûte cher vous savez une tondeuse ». Sans compter que le fourrage ça coûte cher aussi, je comprenais, je comprenais. C’était Bercy son camping, ça possédait toutes les contorsions de perdre le moins de pognon : pâture en hiver, camping en été, et colocation pâture-camping en octobre quand c’est moins gênant pour le seul vacancier que j’étais.
« Et si elles trébuchent sur mon igloo ? » j’ai demandé sérieusement en plus, c’était dans ces années où la téléréalité connaissait un vrai boom, supplantant les vachettes d’Intervilles. « Mais non ! qu’il m’a dit, elles sont pas méchantes, ne vous inquiétez pas ! » Il semblait postuler que j’étais trouillard. Il se montrait philosophe par contumace en lieu et place de moi-même, qui lui faisait face pourtant. Mais je permets à personne d’être philosophe pour suppléer mes émotions, surtout quand c’est des émotions d’apocalypse. La phrase la plus conne de toutes celles que j’ai entendues étant : « La vie est belle », comme si la vie pouvait être belle en soi, hors d’une relation à une conscience particulière, agonisante parfois n’en déplaise aux béats autonomes. Je peux être philosophe tout seul si ça me chante.
Le maire m’en a dit que du bien de ses deux vaches, on imagine mal un homme faisant confiance à ce point à ses vaches, il louangeur comme on en rencontre peu. « Vous imaginez ! Les gens s’achètent des tondeuses japonaises alors que les vaches au moins c’est écologique et français ! Et puis c’est biodégradable quand c’est trop vieux ! ». C’est comme l’amour la propriété, ça rend aveugle et conciliant ; on trouve toutes sortes d’arguments pourvu que ça fasse des petits.