L'avantage d'être belle

La vie est belle si ça me chante

le 13/11/2005 à 20h33

Lorsque je séjournais dans mon igloo, au camping, un matin vers six heures j’ai été réveillé par un bruit bizarre. Pour quelqu’un d’aussi peu froussard que moi y compris, ce bruit ne laissait pas d’inquiéter : ça faisait cronch cronch cronch à dix centimètres de mon oreiller, derrière la toile, tel un tigre dévorant des os d’enfant. Je sors, prudemment, un œil, un nez, une tête, j’accouche de ma frousse dans la nuit à travers la fermeture éclaire, à grosses contractions d’anus martyrisé, et je tombe nez à museau avec une Holstein qui m’a trouvé, elle, terrifiant sans ambages. On en apprend toujours : j’étais convaincu que ça sprintait plus les vaches de nos jours, qu’elles avaient renoncé à ces enfantillages de l’évolution, un peu comme les autruches qui ont abandonné des fonctions récemment. En tout cas j’étais loin d’imaginer que ça soit resté galopeur à ce point, un bovin, si loin à l’opposé de mon igloo. C’était exagéré, cette explosion de terreur pour ma seule gueule, presque vexant, mais je me suis contenté de rire, nerveusement.

 




 



Trois heures plus tard, je passe voir le maire pour lui toucher un mot au sujet de ces voisines imprévues dans mon contrat de location. Je croyais m’installer en camping zéro étoile, mais je trouve que ça méritait au moins trois étoile dans le guide Charal des plus luxueuses pâtures avec chiottes et douches et parfois des vacanciers.

 




 



C’est Mr. Vanstheelt lui même, le maire du village, et par ailleurs éleveur, qui avait lâché quelques unes de ses brouteuses à gazon personnelles dans mon camping. « Cela permet à la municipalité d’économiser le coût d’une tondeuse » m’expliqua t’il, ajoutant même : « Ca coûte cher vous savez une tondeuse ». Sans compter que le fourrage ça coûte cher aussi, je comprenais, je comprenais. C’était Bercy son camping, ça possédait toutes les contorsions de perdre le moins de pognon : pâture en hiver, camping en été, et colocation pâture-camping en octobre  quand c’est moins gênant pour le seul vacancier que j’étais.

 




 



« Et si elles trébuchent sur mon igloo ? » j’ai demandé sérieusement en plus, c’était dans ces années où la téléréalité connaissait un vrai boom, supplantant les vachettes d’Intervilles. « Mais non ! qu’il m’a dit, elles sont pas méchantes, ne vous inquiétez pas ! » Il semblait postuler que j’étais trouillard. Il se montrait philosophe par contumace en lieu et place de moi-même, qui lui faisait face pourtant. Mais je permets à personne d’être philosophe pour suppléer mes émotions, surtout quand c’est des émotions d’apocalypse. La phrase la plus conne de toutes celles que j’ai entendues étant : « La vie est belle », comme si la vie pouvait être belle en soi, hors d’une relation à une conscience particulière, agonisante parfois n’en déplaise aux béats autonomes. Je peux être philosophe tout seul si ça me chante.

 




 



Le maire m’en a dit que du bien de ses deux vaches, on imagine mal un homme faisant confiance à ce point à ses vaches, il louangeur comme on en rencontre peu.  « Vous imaginez ! Les gens s’achètent des tondeuses japonaises alors que les vaches au moins c’est écologique et français ! Et puis c’est biodégradable quand c’est trop vieux ! ». C’est comme l’amour la propriété, ça rend aveugle et conciliant ; on trouve toutes sortes d’arguments pourvu que ça fasse des petits.

 


Je vous itère mon amour solennel

le 12/11/2005 à 20h25

Prisches comptait 981 âmes en 1999, ce qui, étant, donné l’état de délabrement glial de la population locale, doit faire en 2005, environ 940 unités. Enfin, cela dépend de ce qu’on entend par « âme ». C’est un concept d’usage sensible, l’âme. Ce n’est sûrement pas innocent si nos ancêtres ont éprouvé le besoin de coiffer son « a » d’une calotte toute empreinte de gravité, sorte de panneau sourcil « Danger ! Difficulté conceptuelle ! » Entendons nous donc sur ce concept « d’âme ».

 




 



Je ne suis pas un chieur, entendons nous donc. Je suis pas là pour faire chier les gens, c’est même l’inverse qui se produit d’habitude. Moi je vous réitère mon amour inconditionnel. Je suis même prêt, et c’est pas beaucoup qui font preuve d’autant de bonne volonté, je suis même prêt à vous l’itérer. Cher visiteur, je vous l’itère, mon amour solennel. On va bien s’entendre.

 



 

 



Cette courtoisie établie, les animaux ont-ils une âme? L’âne en particulier –ne sous-estimons jamais la sagesse intuitive d’une langue- l’âne possède t’il une âme ? Et la vache ? Elle-elle dotée d’une âme ? Auquel cas il me faudrait revoir tous mes calculs à la hausse et classer Prisches parmi les communes de plus de 10 000 âmes, presque une ville déjà si l’on suit la définition de l’INSEE (« Est considérée comme « ville » toute commune comptant plus de 19999 habitants »). Le nombre de bovins/ha est déjà employé par les géographes pour calculer l’indice anthropique pesant sur un espace, à savoir l’indice de pression exercé par l’homme et ses activités sur un territoire donné. Certaines parties de l’Amazonie récemment converties à l’élevage du zébu possèdent ainsi un indice plus élevé que des zones littérales densément peuplées d’âmes humaines. En appliquant les mêmes méthodes, je ne serait pas surpris que l’indice anthropique de Prisches soit supérieur à celui de l’agglomération valenciennoise en remerciant ses vaches.

 


En flagrant délit

le 07/11/2005 à 22h21

L’histoire que je vais raconter date d’il y a presque trois ans. C’est une histoire dont je suis le héros en compagnie de mon sexe.



 



J’ai mené –je continue d’ailleurs de le faire- une vie on ne peut plus sage sur le plan associatif. Il m’est rarement arrivé d’aller toucher d’autres personnes avec mon corps. Non pas que je trouve cela inutile, mais je n’osais pas trop demander la permission, de peur d’essuyer un refus; j’ai toujours été convaincu que c’est mal élevé ce genre de requête, bien que je sache que cela se pratique, on le raconte.



 



Lorsque je croise une femme enceinte dans la rue, je ne songe pas au bébé qui devrait naître dans les prochaines semaines ou prochains mois, ma pensée va en sens inverse, en amont, le stade morula, l’œuf, la fécondation, l’éjaculation, la copulation. Je me dis que cette femme porte sur elle la marque incontestable de son péché ; Pourtant elle se ballade en toute innocence dans les rues comme si j’étais pas assez malin pour comprendre ce dont il retourne. Je me dis : cette femme, il y a à peine quelques mois, a fait l’amour, et elle ose marcher ainsi dans la rue, sans gène et personne ne lui dit rien.



 



A l’âge de 18 ans j’étais fasciné par un de mes professeurs. Il avait 11 enfants, ce lapin, et je me disais : « Mince ! Ce type a fait onze fois l’amour dans sa vie… » Il était même possible que cela lui soit arrivé plus souvent, et il nous disait ça comme ça, sans aucune pudeur : « J’ai onze enfants et je suis heureux de vous annoncer que le douzième naîtra d’ici la fin de l’année. » Cela me paraissait déplacé, toutes ces éjaculations mentionnées dans notre cours de maths, fut-ce en statistiques ; d’autant qu’il s’agissait d’éjaculations quasi contemporaines. J’étais un peu écoeuré, je l’imaginais avec ses copies au lit, corrigeant la mienne justement, puis sa gestative qui le rejoignait, et lui posant ses copies, se sentant las tout à coup sur le plan intellectuel.

Refashioning the self

le 05/11/2005 à 15h10

Ne pas songer à devenir écrivain. Ou plutôt, y songer tout le temps, de manière obsessionnelle, invalidante, mais il faut que cela reste dans l’arrière fond, longtemps. Il faut viser des objectifs concrets, à sa portée (je parle de l’écriture). Ne vous dites pas : je vais écrire un roman à destination d’un public. Dites vous plutôt : cette fille là m’intéresse ; je vais lui écrire, elle m’aimera. Ne soyez pas abstrait, ne songez pas aux lectrices, en général, aux françaises ou aux petites anglaises. Ne vous faites pas de mauvais films, songez à Amélie. Amélie reste elle-même un concept trop flou et volumineux, qui ne vous intéresse pas dans son entièreté. Elaguez encore, ne gardez en elle que ce qui vous paraît le plus stimulant.


 


Lui écrire quoi ? Peu importe, il faut que ça brille simplement, comme une épiphanie génétique. Le paon ne se demande pas pourquoi il déploie sa queue, lorsqu’il convoite une femelle ; il se contente de la déployer, de l’exhiber sans chercher à la comprendre. Votre texte devra ressembler également à un déploiement fabuleux de votre génome. Ecrivez brillamment, simplement sans trop vous embarrasser de théorie littéraire. Sans doute lui parlerez vous de votre émoi, très bien. Mais soyez surprenant. Ce sont les prémisses de l’originalité littéraire.


 


Vous pouvez aussi opter pour d’autres émotions ; les émotions fortes sont intéressantes et utiles, car elles permettent de réunir une quantité d’énergie exceptionnelle. Il faut vous attendre à ce que le résultat soit un peu brouillon, au final, mais tout cet amour ou toute cette haine, vous auront permis de brasser des quantités d’images, de concepts. Dans votre cerveau des circuits se sont créés, des axones, des dendrites ont poussé un peu dans tous les sens, mais il vous faudra attendre qu’il n’en reste que l’essentiel. Laissez reposer.


 


La création littéraire est un processus darwinien, de bourgeonnement sélection, simplement parce que c’est ainsi que fonctionne notre cerveau. La pensée est toujours d’abord confuse, puis elle s’affine. Les détails disparaissent, parallèlement aux circuits accessoires.


 


Les textes écrits sur le vif sont souvent mauvais. Ce n’est pas une règle absolue, mais pour écrire un roman il vaut mieux partir d’épisodes déjà anciens, dont vous n’aurez conservé que les lignes de force. Ne renoncez pas tout à fait à ces textes "d'actualité", parfois vous ressentirez le besoin de les mettre à plat.


 


Surtout ne pas négliger ses ennemis. Au contraire, il faut s’en occuper avec grand soin? N'hésitez pas à ruminer, à être revanchard lorsque vous sentez qu'il y a quelque chose à gratter. Non pas pour eux-mêmes, mais pour les textes que vous écrirez peut être, plus tard. N’oubliez pas d’en vouloir à ceux qui vous ont marché sur la tête. Cela ne se fait pas chez les humains.

Accéder aux poubelles

le 05/11/2005 à 12h21

Pour accéder aux poubelles de l’immeuble il faut ouvrir la porte du garage. Le proprio m’a montré à plusieurs reprises comment il faut faire, parce que c’est pas gagné d’avance. Assez fortiche avec les serrures mon proprio, très fortiche même : « Vous voyez, il faut du doigté qu’il m’a montré. Elle est capricieuse, mais si on écoute bien on entend un petit bruit et là ça veut dire que ça vient. Et hop ! » et là il m’ouvre la porte grande ouverte, sourire triomphateur. « Elle est capricieuse je vous dis, mais vous allez apprendre… » Un homme à serrures, comme on en fait plus. Je trouve ça extraordinaire, de l’entendre en parler comme moi de mes clitoris. Il pourrait pas la changer bordel, sa serrure à la con ?...Il est moins radin avec les femmes lorsque c’est devenu trop technique, trop aléatoire les ouvertures ; j’imagine que le curé prend moins, il est pas en position de force comme le serrurier depuis que le maire s’est installé à son compte et depuis qu’on fait ça - y compris - sans documents officiels. Ca fait six mois que je suis là et je lui ai déjà connu deux épouses différentes mon proprio, et révolues.

 


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